mardi 19 janvier 2010

003 - Premières impressions

30 décembre 1998 – Paris, 3h du matin

« Balthazar ! Le nom a fusé dans les méandres mécaniques de coursives d'acier. Où Balthazar l'avait-il amené, cette fois ? Ces coursives lui en rappelaient d'autres bien plus sombres, où lui comme des centaines d'autres hommes s'étaient égaillés pour semblait-il ne jamais revoir la lumière du jour. On ne se refait pas, les souvenirs restent.

Dans ce monde, il ne connaissait que trois personnes capables de l'agacer ainsi, Balthazar Aaronsmith en faisait partie. Cet homme était un chien de la pire espèce, capable de faire éclater le cœur de son père pour une graine de pouvoir en plus. De fait, si son père était présent à l'instant, Balthazar n'aurait pas hésité. Une affaire de famille. De fait, la puissance du jeune Aaronsmith était phénoménale, donc particulièrement inutile puisque quasiment incontrôlable.
- Balthazar, chien imbécile ! Hurla-t-il de frustration. Une heure que Balthazar l'avait semé dans ce dédale. Que foutait-il, bon sang ? Il ne fallait pas une heure pour arriver sous l'avenue où le rendez-vous avait été fixé !
- Bonjour, Pierre. Je t'entend tu sais, pas la peine de crier. »

La voix le fit presque sursauter. Balthazar se tenait tout près, très près, trop près. Que foutait-il aussi près, bon sang ? Ses sens auraient du le détecter. Peut-être qu'il avait vraiment explosé le cœur de son père pour parler ainsi, être aussi confiant en sa force... Il donnait l'impression de devenir de plus en plus puissant chaque fois qu'il le croisait. Maintenant qu'il se tenait à coté de lui, il pouvait enfin discerner les détails de son visage qu'il n'avait jamais vu que de loin, ou masqué. La courbe de son visage efféminé, la pâleur caractéristique de son teint, ses yeux couleur métal et ses cheveux de bronze. Rien en lui ne lui inspirait confiance, ne serait-ce que parce que dans ses yeux dansait une flamme qu'une passion étrange entretenait. Balthazar était quelqu'un de mystérieux et d'insondable. Pierre ne savait pas encore quel rôle cet homme allait jouer, mais il espérait que ce ne serait pas un Scapin...

« Ta gueule, parricide. Dit-il d'un ton sec.
- J'aurai bien aimé, tu sais. Mais la n'est pas la question de ce soir, n'est ce pas ? Répondit Balthazar d'une voix mielleuse. Pierre en aurait presque eu la nausée.
- Quelle est la question de ce soir ?
- Tu es venu ici avec des questions plein la besace. Un sourire se dessina sur le visage androgyne de cette parodie d'être humain blanchâtre.
- Oui, et de fait j'aurai aimé les poser à quelqu'un de plus « compétent » qu'un fou, vois-tu.
Je ne suis pas fou, protesta t-il, j'ai une meilleure perception du monde que toi et tu ne veux pas l'accepter.
- T'as du détergent dans les veines ? Tu ne vois pas un dixième de ce que je peux entrapercevoir. Ne me parle pas de tes maigres dons alors que tu sais ce que j'ai accompli...
- Laisse la place aux meilleurs, aux jeunes générations, Pierre. Tu es né d'un monde qui ne voulait pas de toi, tu es obsolète et l'a toujours été. Comme tous tes confrères.
- Écoute moi, siffla Pierre, je suis venu ici pour avoir une petite conversation avec un homme de ta connaissance. Ce n'est pas parce que votre cher papa vous a inclus dans ce foutu projet que je dois nécessairement m'incliner devant vous, est-ce clair ? Je te domine, toi et tes dons artificiels. Je suis la chair d'Ynis, son sang, son âme. Peux tu en dire autant, Aaronsmith ? »

Balthazar fronça les sourcils, il n'était plus dans sa nature de s'incliner devant quiconque. Néanmoins il sut entrevoir à temps le danger que représentait Pierre Lonin. Ce dernier lui adressa un sourire froid, et quand Balthazar se mit en route, il le suivit. Les coursives semblaient s'étendre, se distordre. Les tuyaux et les parois semblaient à la fois se rapprocher et s'éloigner, on aurait pu croire à un gigantesque estomac mécanique. Seul le bruit des pas des deux hommes résonnaient dans la pénombre. Ils remarquèrent que l'éclairage était presque inexistant, ce genre d'ambiance se prêtait aux divagations de l'esprit. Mais Pierre Lonin avait d'autre choses en tête, comme l'entrevue qu'il allait mener avec ce personnage de l'ombre, cette épine dans le pied de tout Latagore. Il allait enfin savoir ce qui se passait en son pays. Bientôt...

En émergeant de ses pensées, il vit que Balthazar l'attendait devant une porte noire banale dans un hall gris presque vide. Pierre se retourna, un ascenseur se trouvait derrière lui. Il sembla le jauger un instant du regard et eut un sourire, « Ingénieux. » fut son seul commentaire. Il se retourna, Balthazar lui sourit et lui ouvrit la porte.